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La toxicité qu'aucune loi ne regarde

Le droit poursuit les contenus illicites ; le dommage sanitaire, lui, naît de contenus légaux que l'algorithme répète. L'étude publiée le 9 juillet 2026 par la Fondation APRIL et la Fondation Jean-Jaurès mesure cette « toxicité invisible » : 83 % des 15-24 ans ont vu un contenu à risque, 77 % ont modifié un comportement de santé. Et 73 % réclament un « Toxi-Score ».

Dessin : en plein jour, un homme minuscule en blouse blanche, debout sur un tréteau de bois, examine à la loupe une unique feuille de papier blanche, tandis qu'une vague immense de milliers de feuilles identiques déferle devant lui sans être contrôlée et s'engouffre dans une large porte ouverte au fond
Image à la une — UniversConvergents.

Un adolescent qui enchaîne cent vidéos de sport n’a rien vu d’illicite. Il a vu cent fois la même norme. C’est le déplacement de regard proposé par l’étude publiée le 9 juillet 2026 par la Fondation APRIL et la Fondation Jean-Jaurès : la toxicité des réseaux sociaux ne tient pas d’abord aux contenus extrêmes, mais à la répétition algorithmique de contenus ordinaires, légaux, souvent bienveillants.

Le dommage naît de l’accumulation, pas de la publication

L’étude croise une revue de plus de quarante publications académiques, une ethnographie des flux, des entretiens d’experts et un sondage Ifop mené du 12 au 17 juin 2026 auprès de 2 000 jeunes de 15 à 24 ans. Elle nomme le phénomène « toxicité invisible » : des publications qui, isolément, semblent anodines, voire positives, mais dont l’exposition cumulative façonne les normes corporelles et produit des effets délétères.

Rappelons que ces contenus sont, presque tous, parfaitement licites. Une vidéo « avant/après », un conseil de jeûne, un test d’auto-évaluation du TDAH ne relèvent d’aucune police du contenu. C’est leur retour, cent fois, dans un flux homogène, qui fait le dommage.

Ce que disent les chiffres

Les jeunes passent 5,1 heures par jour en moyenne sur les réseaux sociaux. 83 % ont été exposés au moins une fois, en douze mois, à un contenu à risque pour la santé : transformations physiques rapides (62 %), régimes restrictifs ou jeûnes prolongés (50 %), produits amaigrissants (47 %).

Surtout, 77 % ont déjà modifié un comportement après avoir vu un contenu — supprimé des aliments, pris des compléments, jeûné, arrêté un traitement. Et 69 % l’ont fait sans demander l’avis d’un professionnel de santé. Première raison invoquée : « le même conseil revenait souvent dans plusieurs contenus » (59 %). La répétition fait office de preuve.

Le décalage est là : 76 % des jeunes se disent en contrôle de ce qu’ils voient, mais 53 % se sont déjà autodiagnostiqué un trouble après une vidéo — anxiété ou dépression pour 36 %, trouble alimentaire pour 23 %, et jusqu’à 31 % chez les jeunes femmes.

Trois remparts qui visent le contenu, pas le mécanisme

C’est ici que l’analyse rejoint le droit. Pour Caroline Henry, avocate au barreau de Paris, le DSA a marqué une rupture en imposant aux très grandes plateformes une obligation de recensement et d’atténuation des risques « systémiques », y compris pour le bien-être des mineurs. L’Europe dispose du cadre le plus abouti au monde. Mais il entre, écrit-elle, « dans le moment de vérité de son application ».

Or les leviers effectivement mobilisés restent classiques, et l’étude en démonte un à un les limites. Le contrôle de l’âge repose sur la déclaration : 62 % des adolescents ont menti sur leur date de naissance au moins une fois, selon l’Arcom. La limitation du temps d’écran homogénéise des usages très différents et peut créer un « droit à l’écran » qui intensifie la consommation. Quant aux avertissements de contenu, ils supposent un risque logé dans un objet identifiable — alors qu’il résulte d’une exposition répétée, diffuse et indirecte.

Autrement dit : ces dispositifs protègent des contenus. Le dommage, lui, est produit par une architecture de recommandation.

Les jeunes, eux, demandent la régulation du flux

Le sondage est sans ambiguïté. 82 % des 15-24 ans veulent obliger les plateformes à signaler les contenus à risque pour la santé. 73 % sont favorables à un « Toxi-Score », indicateur tenant compte de la nature du contenu et de l’exposition répétée. 75 % souhaitent des modules scolaires sur les mécanismes d’influence, 70 % une diversification automatique des recommandations, 68 % des messages de pause.

Une génération réclame qu’on régule ce qu’elle voit, dans quel ordre et combien de fois. C’est exactement l’objet que le droit n’a pas encore saisi.

Sources

Frédéric Mouillère

Frédéric Mouillère

Éditeur d'UniversConvergents — veille juridique IT & IP

Frédéric Mouillère assure une veille régulière sur le droit du numérique, la propriété intellectuelle et l'intelligence artificielle, à l'attention des professionnels, à la convergence des technologies et de la création.

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