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IA

Le monde n'a pas de plan

Bill Gates vient de publier une note sur l'intelligence artificielle : la transition sera l'une des périodes les plus turbulentes de l'histoire, et personne ne s'y prépare. Trois risques — les emplois, le pouvoir de nuire, les mineurs —, et trois chantiers : des institutions neuves, un domaine réservé aux humains, une fiscalité qui cesse de favoriser la machine sur le salarié.

Dessin : vue plongeante sur l'hémicycle circulaire d'une assemblée, murs de béton nu et hautes fenêtres étroites laissant entrer une lumière froide et bleutée ; au centre, occupant toute la place et montant bien au-dessus des gradins, une machine monumentale faite de volumes géométriques en métal blanc mat, sans la moindre inscription ; tout autour, les rangées de bancs de bois sombre sont entièrement vides, chaque siège inoccupé ; à droite, une seule lampe à l'abat-jour ambré éclaire un pupitre isolé et sa chaise déserte, unique tache chaude de l'image
Image à la une — UniversConvergents.

Bill Gates n’a eu, écrit-il, que deux métiers : développer des logiciels chez Microsoft, puis redistribuer la fortune qui en est issue. Les deux nourrissent la note qu’il vient de publier sur l’intelligence artificielle, et dont le titre annonce la thèse : l’ère turbulente est là, et les choix faits maintenant sont décisifs.

Ce n’est pas un texte juridique. C’est une commande adressée au droit — l’inventaire de ce que les institutions n’ont pas et devraient avoir.

Pourquoi l’analogie ne tient pas

Sur l’équité, Gates ne laisse pas de moyen terme : l’IA sera « soit le plus grand égalisateur jamais inventé, soit la pire source d’injustice ». Rien n’indique, selon lui, que dirigeants, experts et communautés affrontent la question à la hauteur. Il n’existe aucun plan pour amortir l’entrée dans cette ère.

Il écarte au passage la comparaison avec les révolutions techniques passées. L’ordinateur personnel a mis vingt ans à transformer le travail : il fallait écrire les logiciels, faire baisser les prix, former les gens. L’IA, elle, tourne sur les appareils déjà en place et parle la langue de tout le monde. Ce n’est pas à l’utilisateur de s’adapter : elle peut apprendre en regardant les vidéos de formation destinées aux salariés.

Gates signale lui-même son conflit d’intérêts : il conserve des intérêts financiers dans le secteur.

Trois risques

Le premier est la disparition durable d’emplois. Sont visés les postes d’entrée et intermédiaires : ventes, support client, ingénierie logicielle, travail parajuridique d’abord ; puis l’instruction des dossiers de crédit et le tri des patients. Les emplois créés en retour exigeront des compétences longues à acquérir. Les cols bleus suivront : Gates attend des robots « intelligents » en concurrence avec les hommes sur le bâtiment et l’hôtellerie d’ici la fin de la décennie. Le basculement viendra quand l’IA produira un travail quasiment sans erreur — plus de vérification humaine, et toutes les incitations économiques pour s’en passer.

Le deuxième tient au pouvoir de nuire. Fraude, désinformation, hypertrucages et surveillance sont, selon lui, les préjudices que le public ressentira le plus directement. Il y ajoute les cyberattaques — le même modèle qui trouve une faille pour la corriger sait l’exploiter — et désigne les cibles : hôpitaux, banques, réseaux d’eau et d’électricité, prestations sociales.

Le troisième concerne les mineurs, et rejoint des chantiers réglementaires en cours. Une étude de Stanford et Carnegie Mellon portant sur plus de 1 100 utilisateurs de compagnons conversationnels montre que les personnes au réseau social le plus étroit y recourent le plus, et que plus l’usage devient intense et intime, plus elles se sentent mal. Gates relève que l’Australie, le Royaume-Uni et la Norvège légifèrent, et que la Chine va le plus loin : restriction des applications de compagnons, interdiction des conceptions qui entretiennent la dépendance affective, interdiction des parents et partenaires virtuels pour les mineurs.

Trois chantiers

Gates refuse le catastrophisme et réclame les deux à la fois : une inquiétude profonde sur les dommages, un optimisme fondé sur les bénéfices — santé, agriculture des pays pauvres, services publics, éducation.

Reste la méthode, et c’est là que le texte intéresse le juriste. Premier chantier : bâtir des institutions neuves, nationales puis internationales, aucune de celles qui existent n’ayant été conçue pour une technologie qui traverse à la fois l’emploi, la fiscalité, l’énergie, les élections, la santé et la défense. Le modèle avancé emprunte au régime d’inspection nucléaire, à la réglementation de l’aviation civile et aux accords sur la couche d’ozone.

Deuxième : délimiter un Human Reserved, un domaine réservé aux humains à la manière d’une réserve naturelle — certaines tâches leur resteront parce que la perte serait trop grande. Qui décide, selon quels critères, comment empêcher le contournement : Gates pose les questions sans y répondre.

Troisième : rééquilibrer la fiscalité du travail et du capital. Embaucher coûte des cotisations, acheter un robot s’amortit immédiatement ; il redemande une taxe sur les robots et sur les jetons d’IA, ciblée pour ne pas freiner les usages purement bénéfiques.

Position de principe, pour finir : les solutions ne doivent pas venir des entreprises d’IA, dont ce n’est ni la compétence ni le rôle, mais d’un processus démocratique.

Frédéric Mouillère

Frédéric Mouillère

Éditeur d'UniversConvergents — veille juridique IT & IP

Frédéric Mouillère assure une veille régulière sur le droit du numérique, la propriété intellectuelle et l'intelligence artificielle, à l'attention des professionnels, à la convergence des technologies et de la création.

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