Masculinisme : 26 minutes pour attraper un adolescent
Vingt-six minutes suffisent pour qu'un jeune homme en ligne se voie recommander des contenus masculinistes. Un rapport du Sénat sort le sujet de l'angle mort : un mouvement structuré, lucratif, adossé à une internationale réactionnaire, désormais suivi par la DGSI et le parquet national antiterroriste. Vingt-quatre recommandations, dont sa reconnaissance comme risque systémique au sens du DSA.
Le Sénat a cessé de traiter le masculinisme comme un folklore de forums. Son rapport d’information le qualifie de mouvement social et politique structuré, qui vise à défaire les droits acquis des femmes — et le range parmi les enjeux de santé publique et de sécurité nationale.
Pas une frustration, un projet
Le masculinisme n’a rien de neuf : il prolonge des courants antiféministes nés à la fin du XIXe siècle, puis structurés dans les années 1970 autour de la « condition paternelle » et d’une prétendue partialité des juges aux affaires familiales.
Ce qui a changé, c’est l’outillage. La manosphère agrège des communautés aux logiques distinctes mais aux référents communs : les pick-up artists, spécialistes du contournement du consentement ; les MGTOW, qui prônent le retrait des relations durables ; les incels, la frange la plus violente.
Rappelons le piège rhétorique le plus efficace du mouvement : se présenter comme le pendant symétrique du féminisme. La symétrie est fausse. L’un vise l’émancipation, l’autre le contrôle.
L’algorithme fait le travail
Vingt-six minutes d’exposition suffisent pour que la recommandation bascule. Les systèmes favorisent les contenus polarisants ; le reste suit.
Le discours opère dans une zone grise : rarement illégal en tant que tel, il déplace lentement le seuil de tolérance à la misogynie. Il s’appuie sur un terreau — 22 millions de personnes adhèrent en France à au moins une forme de sexisme — et sur un modèle économique. Le rapport nomme les influenceurs qui monétisent le mal-être masculin : les « marchands de misère ».
L’imprégnation se fait en « petite pluie fine », par le vocabulaire : Alpha, Sigma, Chad, body count, looksmaxxing. Une hiérarchie sociale entière, glissée dans des mèmes.
Du discours à l’acte
La bascule vers la violence suit des facteurs identifiés : isolement, humiliations sentimentales, déclassement, consommation de contenus ultra-violents ou pornographiques.
Elle n’est plus théorique. La DGSI et le PNAT suivent la mouvance ; un attentat lié aux incels a été déjoué à Saint-Étienne en juillet 2025. Les profils surveillés ont souvent moins de 21 ans, mineurs compris, avec une désensibilisation rapide à la violence.
Ce que demande le Sénat
Vingt-quatre recommandations, dont les plus structurantes tiennent en quatre gestes : reconnaître le masculinisme comme risque systémique au sens du DSA et démonétiser les contenus sexistes ; interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans ; mobiliser la qualification de crime de haine fondé sur le genre ; garantir l’effectivité des séances d’éducation à la vie affective, et former enseignants et parents aux codes de la manosphère.
S’y ajoute une ligne moins spectaculaire mais décisive : sécuriser le financement des associations féministes, dont 70 % sont en difficulté.
Sources
Consulter les recommandations (PDF)